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Acquitté par la Cpi, l’ex-ministre de la Jeunesse et président du Cojep, Charles Blé Goudé a accordé une interview exclusive  à France 24, le lundi 4 juin 2019, au cours de laquelle il a livré ses ambitions politiques ce qu’il pense de la situation sociopolitique de la Côte d’Ivoire.

La prison, Charles Blé Goudé, vous avez passé cinq ans à la Cpi, avant cela vous avez été incarcéré en Côte d’Ivoire. Quel effet ça eu sur vous ?

Merci. Vous savez, lorsqu’un père de famille revient de la chasse, il remet le gibier à la famille sans toutefois raconter toutes ses frayeurs nocturnes. Ce qui est important ici, ce n’est pas ma personne, c’est la Côte d’Ivoire. Voir, la vie de tous ceux qui y vivent. Alors moi, en tant que Charles blé Goudé, est-ce que la prison a eu un effet sur moi ? La prison a toujours un effet sur tout individu qui y met les pieds.

Vous avez souffert ?

Ce n’est pas important. La prison, ce n’est pas des lieux de vacances. C’est un lieu de privation, avant tout, de liberté. C’est un lieu où tout vous manque.

Qu’est-ce qui vous a le plus manqué ?

Mon pays

Vous êtes ici aux Pays-Bas, est-ce que vous voulez rentrer en Côte d’Ivoire bientôt ?

(Rires), quelle question ! Vous me demandez si je vais rentrer dans mon pays. La Côte d’Ivoire est mon pays. Je n’ai que la Cote d’Ivoire comme pays. Si et seulement si c’est ma volonté qui comptait, je suis dans une procédure qui n’est pas encore à terme, le jour où cette procédure sera finie, je rentrerai chez moi en Côte d’Ivoire. La Côte d’Ivoire n’est pas de passage, elle m’attend. Et je sais qu’elle m’attend. Je sais qu’un jour, je rentrerai chez moi, je n’en doute pas du tout.

Alors en effet, la procédure n’est pas terminée. A savoir que vous avez été acquitté en première instance. La procureure de la cour pénale internationale peut interjeter appel. Est-ce que pour vous, ces mois de libération où il faut attendre, sont peut-être d’une certaine façon difficiles à vivre, parce que vous ne pouvez pas rentrer chez vous ?

Non pas du tout ! Vous savez ce que la prison nous a enseigné, c’est avant tout la patience. En prison, vous ne maîtrisez rien d’autre que vos émotions, vos désirs, vos envies. Mais, la prison  n’est pas une perte de temps. Et toute cette situation que je vis pour moi, c’est du temps gagné. J’ai le temps, j’ai tout le temps de réfléchir sur le passé de la Côte d’Ivoire, son présent, mais surtout son futur. J’ai le temps de faire mes projets et croyez-moi, je ne suis pas du tout impatient.

On va parler du passé, vous avez été accusé de pires crimes contre l’humanité. Sans entrer dans les détails, lors de la crise fin 2010, fin 2011, est-ce que vous reconnaissez des erreurs et est-ce que vous avez des regrets ?

Vous savez, chaque débat a son moment et sa tribune. Comme vous-même, venez de le dire, la procédure est encore en cours. Vous allez donc me permettre de ne pas répondre à cette question. Le moment venu, vous aurez toute la latitude de chercher à me rencontrer et nous allons en parler.

Est-ce que vous des regrets quand même de certaines choses que vous avez fait et dit ?

Dire que j’ai des regrets ou pas, ce serait me prononcer sur ces évènements  qui font partie prenante de la procédure qui est en cours et sur laquelle je ne suis pas habilité à me prononcer selon l’ordonnance rendue par la chambre d’appel. C’est pourquoi je vous saurai gré de ne pas me permettre de répondre à votre question. Le moment venu, croyez-moi, je vous répondrai sans ambages.

Vous pensez revenir en Côte d’Ivoire, vous étiez le leader des jeunes patriotes. Certains vous appelaient le général de la rue, ça vous fait sourire. Vous revenez en Côte d’Ivoire dans quel état d’esprit, celui de faire de la politique ?

Voyez-vous, quand la crise ivoirienne a éclaté en 2002, j’avais 30 ans. Au moment où je vous parle, j’ai 47 ans. Je ne suis plus jeune. La Côte d’Ivoire elle-même, a changé. La situation a changé. Les populations ont changé et je veux passer au changement  de la Côte d’Ivoire.

Comment ?

Je veux participer au débat politique en Côte d’Ivoire. En tant qu’acteur principal, parce que sur les 25 millions d’Ivoiriens, j’ai été celui qui est venu à La Haye en prison aux côtés du président Laurent Gbagbo. Cela veut dire que je suis un acteur principal, en tout cas pour ceux qui m’y ont amené. Alors, mon avis  doit compter sur l’avenir de ma nation. Je me prononcerai  sur la vie de ma nation. J’ai un projet sur l’avenir de ma nation. J’ai une vision sur l’avenir de ma nation. Je partage une cause avec les Ivoiriens. Oui, quand je rentrerai en Côte d’Ivoire et pendant que je n’y suis pas, je vais faire de la politique pour participer au changement de mon pays.

Quand vous dites acteur, c’est une chose. Mais quand on dit acteur principal, ça veut dire qu’on a des ambitions présidentielles par exemple ?

Non ! La vie politique ne se résume pas à avoir des ambitions présidentielles. Faire la politique, c’est aussi promouvoir des valeurs, des principes de vie. Participer à changer la société elle-même. Pour le faire, on a besoin bien entendu, d’un instrument de combat.

Un parti politique ?

Oui, un parti politique et je suis leader du Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples (Cojep). Je ne m’en cache pas du tout. Oui, j’ai des ambitions. Pour un jour, diriger mon pays. Avec une équipe qui comprendra ou aura compris qu’il faut faire la politique autrement en Côte d’Ivoire. Nous avons une offre politique pour les Ivoiriens.

En 2020, c’est la prochaine échéance ou c’est trop tôt pour vous ?

Ce sont des chiffres, cela.

C’est une date ?

Ce sont des chiffres. La vie de la Côte d’Ivoire ne se résume pas aux aiguilles d’une montre. 2020, 2025…

Donc vous avez le temps ?

Nous avons une offre politique pour les Ivoiriens et je pense que tout doit se bâtir dans le temps. Tout doit traverser le temps. On ne fait pas tout dans la précipitation au gré des ambitions. Aucune ambition politique n’est au-dessus de la vie de la Côte d’Ivoire et de tous ceux qui y vivent. Oui, je veux faire la politique. Je fais la politique dans le temps et je veux prendre mon temps. Je ne veux pas me précipiter.

Est-ce que vous êtes favorable à ce que Laurent Gbagbo rentre en Côte d’Ivoire et puisse jouer un rôle peut-être plus immédiat ?

La place de Laurent Gbagbo, c’est au milieu de son peuple. Il doit être avec son peuple pour réconcilier les Ivoiriens, pour ramener la paix en Côte d’Ivoire. Les dernières élections, selon les chiffres de la Cei le créditent de 46%. Cela veut dire que sur des millions d’Ivoiriens, il y a 46% qui sont en faveur de Laurent Gbagbo selon les chiffres de la Cei. Alors moi, je suis pour que Laurent Gbagbo retourne en Côte d’Ivoire.

Et qu’il soit candidat en 2020 ?

Qu’il joue un rôle, dans un premier temps pour moi, ce qui est important… il faut qu’on arrête de réduire la vie des Ivoiriens à des élections. Voyez-vous, il y a un environnement qu’il faut assainir. Il y a d’abord des questions à régler. L’atmosphère postélectorale est la fille de l’atmosphère préélectorale. Pour moi, prenons le temps, essayons de faire l’inventaire de ce qui nous a conduits jusque-là. Et comment l’éviter et ne pas le rééditer. C’est ce qui est le plus important.

Parce qu’évidemment, vous avez vécu aux premières loges, la crise postélectorale fin 2010, début 2011, on voit qu’il y a à nouveau des tensions en Côte d’Ivoire autour de la prochaine échéance. Est-ce que vous craignez peut-être, pas le même scénario, mais que les mêmes causes produisent les mêmes effets ?

Voyez-vous, la Côte d’Ivoire a été traumatisée. Elle a changé, elle a changé politiquement. Il y a une mutation…

En mieux ?

Il y a une mutation que l’on refuse d’accepter. Les cartes bougent, les lignes bougent. Il y a une offre qui est entendue là. Pour moi, il va falloir que les acteurs politiques, la classe politique prenne toute la mesure de ses responsabilités pour ne  pas conduire la Côte d’Ivoire dans une aventure sans issue. Pire que celle que nous avons connue en 2010.

Ça pourrait se produire ?

C’est pourquoi, je voudrais donc les appeler à l’apaisement.

Donc vous craignez un embrasement ?

Mais pas que moi seul je le crains, il faut savoir que la météo politique annonce des intempéries politiques en Côte d’Ivoire.

Une tempête ?

Vous voyez très bien, les tensions intercommunautaires nous interpellent. Il va falloir mettre de côté nos ambitions, mettre de côté l’immédiat et la vitesse pour essayer d’apporter la solution. Pour éviter de rééditer 2010.  Voilà ce que je crains. Mais, je ne suis pas partisan d’un ivoiro-pessimisme. Je crois  en l’avenir de la Côte d’Ivoire.

Mais, il faut être lucide ?

J’espère que la classe politique saura prendre ses responsabilités.

Est-ce que vous êtes parmi ceux qui pensent qu’Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo ont fait leur temps et qu’il est temps de passer le relais à une autre génération plutôt que d’avoir des affrontements qui ont été parfois mortifères ?

Malheureusement, ce n’est pas moi qui décide de cela. La Côte d’Ivoire a des règles. La Côte d’Ivoire s’est dotée d’une constitution et d’une loi électorale. Et moi, je suis toujours attaché aux règles et aux lois. La population, elle est là, c’est son suffrage qui est sollicité par Laurent Gbagbo, par Alassane Ouattara, par Henri Konan Bédié, par Guillaume Soro ou par moi-même. Le peuple ivoirien décidera de qui doit prendre la responsabilité de conduire sa destinée. Il faut qu’on prenne cette habitude-là, de savoir qu’on est en mission pour le peuple. Et nous sollicitons le peuple pour qu’il nous mette en mission parce qu’il estime que notre offre politique sied à ses besoins. C’est de cela qu’il s’agit.  Il ne faut pas personnaliser le débat politique en Côte d’Ivoire. Et le polariser sur des personnes.

Je vais quand même le faire et poser une question sur quelqu’un avec qui vous êtes de la même génération et dont on parle beaucoup,  Guillaume Soro. Est-ce que c’est quelqu’un que vous pourrez considérer comme un leader potentiel plus jeune ?

Guillaume Soro est un leader potentiel en Côte d’Ivoire. Guillaume Soro est un acteur potentiel en Côte d’Ivoire. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, il fait partie des hommes politiques de la Côte d’Ivoire. Maintenant, entre ce que l’homme politique veut et ce que la population ivoirienne est prête à accepter, il y a un hiatus. On propose une offre politique, on propose un projet de société et il revient à la population d’en décider. Mais, on ne  peut pas avoir des gens qui sont assis dans leur salon et qui vont décider de notre avenir parce qu’ils se sont octroyé la légitimité de ce qu’on doit penser, de ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire. Non, ce n’est pas à moi de dire qui doit être Guillaume Soro. S’il doit être un homme politique, mais il est un homme politique, c’est un fait. Maintenant, est-ce que c’est un bon homme politique ? Est-ce que c’est un homme politique que les Ivoiriens veulent prendre comme président ? C’est leur  responsabilité.

Est-ce qu’Alassane Ouattara doit se représenter ?

Je vais vous répéter exactement la même chose. Alassane Ouattara, voici bientôt dix ans qu’il est le chef d’Etat de la Côte d’Ivoire. Les Ivoiriens…

Ca suffit ?

Les Ivoiriens l’ont vu agir, l’ont observé, dans sa gestion des libertés, dans sa gestion de l’économie, dans sa manière de concevoir la société ivoirienne. A la fin, c’est à eux de décider s’ils veulent continuer avec lui ou non, premièrement. Deuxièmement, que dit la loi de la Côte d’Ivoire ? Moi, je pense que, je ne mène pas des combats de personne, vous voyez. Je veux qu’un système change, je veux que mon pays change. Je veux qu’on tire les leçons. Tous les enseignements de ce qui nous est arrivé, je dis bien tous les enseignements. Moi, j’ai eu le temps, j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir. J’ai eu beaucoup de temps de faire le bilan, faire l’inventaire. Et, je ne veux plus recommencer les mêmes choses. En polarisant des questions d’Etat sur des individus. Venons-en au projet, à l’offre politique. Venons-en aux actions et à l’idéologie, à la vision de ces hommes d’Etat-là. Un homme d’Etat, il bâtit dans le temps. Il construit, il prépare pour les générations futures. Un politicien, il prépare les élections futures. J’ai bien l’impression qu’en Côte d’Ivoire, on manque d’hommes d’Etats et qu’on a seulement affaire à des hommes politiques, qui ne pensent qu’à des élections, rien que des élections. Non, la vie de la Côte d’Ivoire ne se limite pas à des élections. Les Ivoiriens ont besoin d’être soignés, ils ont besoin d’une éducation. Ils ont besoin que la croissance se ressente dans leur assiette. C’est de cela qu’il s’agit. Ces jeunes gens qui fuient la Côte d’Ivoire et qui traversent la méditerranée au prix de leurs vies pour atterrir en Europe et être des ouvriers. Ils fuient quoi ? Le désespoir, la misère. C’est cela qu’il faut changer. C’est cela que ma génération et moi, nous voulons changer.

Vous avez été souvent accusé d’être anti-français, d’avoir appelé à des émeutes contre des Français en Côte d’Ivoire. C’est u mauvais procès qu’on vous fait ou est-ce que vous admettez que parfois vous avez appelé au départ des troupes françaises, à des émeutes. Est-ce que quelque chose que vous regrettez  ou vous assumez totalement ce que vous avez fait?

Je veux parler avec les autorités françaises de la vie. Je veux parler avec les autorités françaises de l’avenir de la Côte d’Ivoire et des relations franco-ivoiriennes. Je ne veux pas m’attarder sur tout ce qui est mortifère. Il ne faut pas se lancer la balle de ping-pong. Les relations entre la France et la Côte d’Ivoire, c’est la Côte d’Ivoire qui les a bâties, ce n’est pas moi qui les ai bâties. Ce sont des relations historiques. Aujourd’hui, je suis content que quelqu’un de ma génération est à la tête de l’Etat français. Le président français a 40 ans, j’en ai 47. Il est mieux placé  pour me comprendre. Nous sommes une génération qui ne demande qu’à être écoutée. Nous voulons des rapports gagnant-gagnant. Je pense que non, je ne veux pas que la France parte de la Côte d’Ivoire. Non, je veux que la France prenne en compte les intérêts des Ivoiriens autant qu’elle prenne en compte les intérêts des Français. Je veux un respect entre Etats et ces rapports gagnant-gagnant. C’est tout ce que j’ai demandé et je ne crois pas que cela puisse être synonyme d’être contre la France. Non, je ne suis pas anti-Français.

Retranscrit par Charles Odilon