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Après la polémique et un singulier  règlement de comptes qui a fait payer à des centaines de victimes ivoiriennes la mort de neuf soldats français et d’un civil américain, en novembre 2004, suite au bombardement du camp français de Bouaké par la chasse ivoirienne, la justice française a décidé, hier, qu’il n’y avait  pas matière à poursuivre les trois ministres de l’époque, Alliot-Marie, Dominique de Villepin et Michel Barnier, qui avaient laissé s’enfuir les pilotes biélorusses alors qu’ils les tenaient,  parce que  les faits d’entrave à la manifestation de la vérité, de non-dénonciation de crime et de recel de malfaiteurs ne sont pas constitués.

Ainsi a tranché la commission des requêtes de la cour de justice de la République qui estime que l’inaction des ministres de la défense, Michèle Alliot-Marie, de l’intérieur, Dominique de Villepin, et des affaires étrangères, Michel Barnier, tous en fonction au moment des faits, ne suffit pas à caractériser l’infraction de recel.

Or, en laissant les pilotes biélorusses s’enfuir alors qu’ils avaient été rattrapés par la police togolaise, la France s’était vengée sur des manifestants ivoiriens, tuant 57 d’entre eux et faisant des centaines de blessés. Finalement, au nom d’un crime dont personne ne connaîtra pas le moindre ressort.

C’est un coup de tonnerre inattendu ou plus exactement  un monde qui s’effondre pour tous ceux qui espéraient que l’immense drap noir qui enveloppait  encore cette affaire de son ombre glauque depuis qu’elle avait pourri les relations entre la de la Côte d’Ivoire et la France, allait enfin être dissipé grâce à la justice de la patrie des droits de l’homme.

Il n’en sera rien. D’ailleurs, sur ce coup-là, la France s’aligne sur les justices africaines qui déraillent dès lors que des élites de pouvoir ou d’argent sont impliquées dans une procédure judiciaire. Et c’est pourquoi l’avocat des victimes françaises, Me Balan n’a pas tardé à réagir à cette décision qu’il qualifie de « bla-bla » juridique. « C’est du pur blabla, je vous le dis bien, du pur blabla. Parce que tous ces éléments existent. Ces trois-là, ils ont saboté l’enquête depuis le début. Et quand je dis saboter l’enquête, ce n’est pas moi qui le dis, c’est même le juge d’instruction qui le dit avec d’autres mots après quatorze ans d’enquête. Pourquoi ils ont fait ça ? Parce que Gbagbo n’est pas l’Ivoirien à l’origine du bombardement. Ça, c’est établi totalement dans l’enquête. Mais qui est à l’origine du bombardement alors ? Ils protègent qui ? Eux-mêmes ? Une commission d’enquête aurait pu le déterminer. C’est pour ça qu’ils ne veulent pas du tout que cette enquête progresse, parce qu’on arriverait à un scandale d’État, le plus grand de la Ve République », estime-t-il.

Des interrogations et de la colère après quatorze années d’enquête dont l’élan a été régulièrement brisé par le mur de multiples secrets d’Etat, avant cette décision de la commission des requêtes de la cour de justice de la République dont on parlera encore longtemps.

Visiblement, la France n’a pas envie de savoir, sans doute parce que le « tueur commode » qu’est le président Laurent Gbagbo est mis hors de cause par l’enchaînement des faits. Des faits qui auront finalement fait descendre la justice française de son beau piédestal.

JOSEPH TITI